samedi 9 mai 2009

Taxer l’eau pour éviter le gaspillage ?

Le Forum sur l'alimentation, l'eau et le développement organisé par le groupe vaudois, Nestlé, en collaboration avec l'ONU et la Suisse, s’est tenu fin avril à New-York.

Le président de Nestlé, Peter Brabeck, a préconisé à cette occasion l'introduction d'une taxe sur l'eau pour en diminuer le gaspillage. « L'eau est un droit de l'homme, estime-t-il.Chaque être humain a droit à 25 litres d'eau par jour. Quiconque dépasse cette quantité doit payer. Si l'eau n'est pas reconnue comme un bien cher, elle est gaspillée ».

Le conseiller au développement onusien Jeffrey Sachs (lire son article sur les conflits liés à l’eau que nous reproduisons ici), également présent au Forum, considère pour sa part qu'une taxe sur l'eau n'apporterait pas de solution. Les biens qui ont un prix amènent toujours les gens à s'entretuer, affirme-t-il.

Pragmatique, le directeur du Conseil mondial de l'eau, Ger Bergkamp, a renvoyé ces deux positions dos à dos, en soulignant que les problèmes liés à l'eau sont différents selon les régions du monde. Seule la collaboration entre les pays peut permettre de trouver une solution.

vendredi 8 mai 2009

Gestion de l’eau : l’Australie se veut pionnière


Renverser le système de surallocation des ressources en eau, tout en s’attaquant aux effets néfastes du réchauffement climatique et de la sécheresse – tel est l’enjeu de la nouvelle Autorité de gestion du bassin du Murray-Darling, instaurée en Australie en 2008. En l’espace de sept ans le débit d’un des plus vastes bassins fluviaux d’Australie a baissé de près de 80%.


L'Autorité de gestion du bassin du Murray-Darling qui vient d'être créée en Australie se lance dans une entreprise sans précédent. Son directeur exécutif, Robert Freeman, doit en effet préparer le plan d'aménagement de ce bassin hydrographique grand comme la France. « C'est la première fois qu'un projet aussi vaste voit le jour, dit-il. La première fois qu'on va tenter de renverser un système de surallocation des ressources ». La surallocation est, note-t-il, « un héritage du passé, aggravé par les premiers assauts du changement climatique et par une des pires sécheresses que le pays ait jamais connues [survenue il y a sept ans] ». L'héritage en question, ce sont des droits d'accès à l'eau de plus de 5 000 GL (gigalitre) ou milliards de litres annuels, octroyés autrefois, quand le climat était plus humide et que le fleuve Murray jouissait d'un débit annuel de 8 900 GL. Or, depuis trois ans, il stagne autour de 1 783 GL. Le bassin du Murray-Darling est particulièrement dépendant des évolutions du climat. Il suffit que la température monte d'un degré – ce qui s'est produit avec le réchauffement – pour faire baisser de 15 % le volume d'eau recueilli par le fleuve. Avant la sécheresse, le bassin fournissait 40 % des produits agricoles du pays, dont la quasi totalité des cultures irriguées, pour un marché annuel de 15 milliards de dollars australiens. Plus de deux millions de personnes dépendent de ses eaux. Parmi elles, les habitants de la cinquième ville du pays, Adelaïde qui ont subi, ces trois dernières années, des restrictions draconiennes. Dans la grande cité méridionale, on n'a désormais droit qu'à trois heures d'arrosage manuel par semaine. Robyn McLeod, Commissaire à la sécurité de l'eau en Australie Méridionale, est inquiète : une catastrophe écologique menace les lacs situés près de l'embouchure, séparés de l'océan Indien par des barrages. Leur niveau baissant, les sols sulfatés acides exposés à l'air voient leur acidité croître dangereusement. Or, il n'y a plus assez d'eau douce dans le Murray-Darling pour les recouvrir. On pourrait combattre l'acidité en laissant entrer l'eau de mer, mais alors, prévient Robyn McLeod, « ils deviendraient rapidement hypersalins et se changeraient en mer morte ».


Lorsqu'en 1991, des efflorescences d'algues glauques et nauséabondes ont colonisé le Darling sur un millier de kilomètres, la gravité des pressions subies par le fleuve n'a plus fait aucun doute. En 1994, le Conseil des gouvernements australiens, qui réunit les ministres des États et du gouvernement fédéral, a convenu d'une nouvelle politique de l'eau. La santé du fleuve devait être prise en compte dans toutes les décisions relatives à l'eau, les subventions aux prélèvements supprimées, et les droits d'accès aux ressources hydriques dissociés des titres de propriété foncière, afin d'en faciliter le libre négoce au sein d'un nouveau marché de l'eau. La clé du nouveau système australien, c'est donc une répartition de l'accès à l'eau disponible en parts échangeables bien spécifiées. « Cela nous a conduits à voir la concurrence comme un moyen de résoudre nos problèmes et d'accélérer le changement », affirme Mike Young, directeur exécutif à l'Institut d'études environnementales de l'université d'Adelaïde. « Cela a surtout été un formidable moteur de réforme, comme il n'y en a eu dans aucune autre région du monde ». Adelaïde qui puise dans le Murray 90 % de son eau potable, développe aujourd’hui d'autres moyens d’approvisionnement. 30 % de l'eau est recyclée, avec un objectif de 45 % en 2010. Les nouveaux quartiers sont équipés de deux conduits d’eau destinés: l’un pour l’eau potable (purifiée), réservée à la boisson et à la cuisine; l’autre, de couleur violette, pour l’évacuation des toilettes, la lessive et l’arrosage des jardins. Adelaïde a également mis en chantier une usine de dessalement, qui fournira dès 2011 un quart de ses besoins. Le professeur Young estime que ces mesures ont fait de l'Australie un pionnier mondial : « Actuellement, je consacre une bonne partie de mon temps à voyager à travers le monde pour expliquer comment mettre en œuvre des politiques inspirées des meilleures pratiques australiennes ». Autre mesure, à la campagne : la valeur de l'eau ayant augmenté, les agriculteurs ont remplacé les canaux ouverts dispendieux et les rampes d'aspersion aérienne par un système d’irrigation au goutte-à-goutte gérée par ordinateur. L'eau autrefois juste bonne à inonder les enclos pour abreuver le bétail est désormais réservée à la culture des fruits, de la vigne et des légumes.


Mais en 2006, quand la sécheresse s'est accentuée, la nécessité d'aller encore plus loin s'est fait sentir. En 2007, Canberra a proposé un plan radical : les États devaient renoncer à la gestion du bassin au profit du gouvernement fédéral, qui, en contrepartie, allait investir 10 milliards de dollars australiens dans le rachat des droits de surallocation et la rénovation des infrastructures d'irrigation. Il a fallu quinze mois aux États pour accepter ce plan. En décembre 2008, une nouvelle page de la gestion de l'eau a été tournée en Australie avec la création de l'Autorité de gestion du bassin du Murray-Darling. Elle aura surtout le pouvoir de faire appliquer ses décisions. En effet, auparavant les États n’avaient aucun moyen de faire respecter les plafonds de prélèvement par leurs voisins. L’Australie Méridionale, située en aval du fleuve, subissait ainsi d’importantes variations du débit suite à la surexploitation des ressources par la Nouvelle-Galles-du-Sud, se trouvant en amont du bassin. L’Autorité aura un réel pouvoir contraignant lui permettant, notamment, d’émettre des injonctions interdisant des pratiques illégales. Elle en aura bien besoin, car les permis d'irriguer devront être encore revus à la baisse. Son directeur, Robert Freeman, estime que « les nouvelles limites de prélèvement s'appuieront sur la quantité d'eau qu'il faudra retenir pour préserver les principaux actifs environnementaux et les fonctions vitales de l'écosystème ». C'est une véritable révolution de la gestion de l'eau qui s'annonce. Nul doute que le monde entier suivra avec attention cette aventure australienne.


2050 : la dernière goutte d’eau douce

Pollution, croissance démographique, changement climatique expliquent l'assèchement progressif de l'eau. Si d'ici à 2050, rien ne change, la planète aura perdu 18 000 km2 d'eau douce.

mercredi 6 mai 2009

Le problème de la Mer d’Aral posé sur fond de tensions transfrontalières

La mer d'Aral est en cours d'assèchement. Entre 1960 et 2008, elle a perdu 90% de son volume. Durant cette même période, sa salinité est passée de 1 à 100 g/l (rappelons pour mémoire que la concentration moyenne de l’eau de mer est de 35g/l). En 2007 il ne restait plus que trois lacs représentant 10% du bassin de la mer qui était autrefois une masse d'eau unique et l’accroissement de la salinité a tué pratiquement toute trace de faune et de flore.

Le Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a salué la décision des pays riverains de la mer d'Aral de débattre de la gestion de l'eau, notamment face aux changements climatiques.

Dans un rapport au Conseil de sécurité sur le Fond international pour sauver la mer d'Aral, qui se réunit à Almaty, au Kazakhstan, le Secrétaire général se dit encouragé de ce qu'une telle question écologique soit discutée au plus haut niveau.

« Le Fonds international a une position idéale pour faciliter le développement de solutions bénéfiques durables entre pays d'Asie centrale », y affirme-t-il, soulignant que « toute discussion sur la mer d'Aral doit reconnaître la menace croissante des changements climatiques ».

« Les Nations Unies considèrent que la volonté des dirigeants à trouver des solutions mutuelles dans ce domaine est extrêmement importante », a déclaré à cet égard le représentant spécial du Secrétaire général pour l'Asie centrale et chef du Centre régional pour la diplomatie préventive de la région, Miroslav Jenca, qui participait au sommet d'Almaty.

Toutefois, le sommet consacré aux moyens de partager les ressources hydrauliques de l'Asie centrale s'est achevé au Kazakhstan sur un profond désaccord entre les cinq dirigeants de la région, l'une des plus arides du monde.

Autrefois exutoire naturel de deux greands fleuves, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, issus des montagnes du Tian Shan , du Pamir et de l’Hindu Kuch, la mer d’Arla a subit la volonté des autorités soviétiques de faire de l’Asie centrale la principale région cotonnière de l’URSS (la culture du coton est encore l’unique source de revenu d’une partie des 58 millions d’habitants). A cause de l’augmentation des prélèvements pour l’agriculture irriguée, les apports des 2 fleuves ont rapidement baissé. Ainsi, le partage de l’eau est devenu une question litigieuse dans cette partie du monde. 
Les querelles centrées sur l'eau se sont intensifiées ces dernières années en raison de fluctuations climatiques très fortes, marquées par des hivers exceptionnellement froids, des inondations et des sécheresses destructrices.
Ces différends, considérés comme un facteur d'instabilité, inquiètent les pays occidentaux qui considèrent l'Asie centrale comme un élément de leur voie de ravitaillement de rechange pour les troupes de l'Otan déployées dans l'Afghanistan voisin.
Le thème officiel, la disparition progressive de la mer d'Aral, fut de fait l’occasion d'aborder ouvertement le problème de la répartition transfrontalière de l'eau.
La principale pierre d'achoppement a précisément été l'ordre du jour de la réunion des présidents du Kazakhstan, du Tadjikistan, du Turkménistan, du Kirghizistan et de l'Ouzbékistan.
Le Kirghizistan et le Tadjikistan, pays pauvres recélant d'importantes ressources hydrauliques, ont cherché à profiter de la réunion pour formuler des griefs nationaux concernant l'usage de l'eau.
L'autre camp, représenté par l'Ouzbékistan et le Kazakhstan, principales puissances économiques régionales et grands consommateurs d'eau, s'est évertué à limiter toutes les discussions au sujet moins épineux de la mer d'Aral.
Des propos incisifs du président kirghize Kourmanbek Bakiev, centrés sur des pénuries d'énergie et la nécessité de construire de nouvelles centrales électriques, ont fait réagir avec colère son homologue ouzbek, Islam Karimov, qui a insisté pour qu'on s'en tienne à la mer d'Aral.
A l'époque soviétique, la distribution de l'eau était gérée par des planificateurs de Moscou qui supervisaient un système transfrontalier complexe consistant notamment à troquer de l'eau contre de l'électricité. Système qui s'est effondré avec l'URSS.
Les dirigeants d'Asie centrale sont conscients que la stabilité de leur région multiethnique dépend de l'accès à l'eau, mais aucun accord ne semble en vue.
Le symbole le plus évident du problème est que la mer d'Aral ne s’est pas asséchée toute seule : après avoir été le quatrième lac du monde, elle s'est rétrécie de 90% sous l'effet des détournements d'eau décidés à Moscou pour des projets d'irrigation en Ouzbékistan.
La Russie, qui tient à jouer un rôle dans le traitement du problème régional de l'eau, n'était cependant pas invitée à la réunion.

mardi 5 mai 2009

L'eau douce en France


Cet essai souligne le problème de la gestion de l'eau potable en France. En démontant une série d'idées reçues, l'auteur met en évidence la négligence de la France et ses conséquences : pollutions, marées vertes, diminution des zones humides, etc. Il livre ensuite ses réflexions dans un entretien mené par N. Plon. D'autres acteurs prennent la parole et confrontent leurs idées. 

La France a déjà été condamnée à 38 reprises par la cour européenne dans le domaine de l’environnement, et notamment pour délivrance d’eau non-conforme. Si, grâce à des "contorsions curatives" de plus en plus coûteuses, l’eau du robinet répond aux normes sanitaires en vigueur, l’état des eaux brutes, des cours d’eau et des zones humides est en revanche tout à fait préoccupant. Et la France n’a aucune chance d’honorer le rendez-vous fixé par la directive européenne sur l’eau, qui exige un "bon état écologique" des rivières en 2015. Dans la gestion de ses eaux douces, la France a négligé la qualité, la durabilité, et préféré la fuite en avant. Les conséquences de ce laisser-aller commencent à apparaître aujourd’hui. Elles sont catastrophiques : pollutions, marées vertes, diminution des zones humides... Jean-Claude Lefeuvre, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et Nicolas Pion, journaliste indépendant, dressent le portrait d’un bien en danger et nous amène à réfléchir sur les solutions qui s’offrent à nous.

Avec les témoignages de : Éric Lesueur, directeur de projets à la direction France de Veolia Eau, Jean Launay, député-maire et président du Syndicat mixte d’aménagement et de gestion de l’eau et de l’espace (SYMAGE) du Pays de la vallée de la Dordogne lotoise, Didier Meyerfeld, responsable à la Direction de la Production hydraulique d’EDF, de la gestion de l’eau, du renouvellement des concessions hydroélectriques et de l’environnement, réagissent à ses propositions et les enrichissent...

L’eau douce en France - Une gestion scandaleuse de Jean-Claude Lefeuvre et Nicolas Pion - Editeurs : Milan, Terre sauvage - Prix public : 12,50 €

lundi 4 mai 2009

L’objectif du millénaire pour le développement concernant l’eau est-il atteignable ?

Voici un papier intéressant de l’Observateur de l’OCDE sur l’objectif du millénaire dédié à l’eau : cet objectif peut-il être atteint, et de quelle façon ? Bien que publié en 2006, cet article énonce des vérités que les 3 ans écoulées depuis sa parution ne rendent pas obsolètes.

En signant la Déclaration du millénaire des Nations unies, en 2000, les dirigeants de la planète se sont fixé des objectifs ambitieux de réduction de la pauvreté dans le monde, réitérés en 2002 au Sommet mondial sur le développement durable : les Objectifs du millénaire pour le développement. L’un d’entre eux est de « réduire de moitié, d’ici à 2015, le pourcentage de la population qui n’a pas accès de façon durable à un approvisionnement en eau potable et à des services d’assainissement de base ». Ce but se révèle plus difficile à atteindre que beaucoup le croyaient.
Depuis le sommet de 2000, une structure de l’ONU appelée Programme commun de surveillance (PCS), créée pour mesurer les progrès accomplis dans les différents domaines visés, essuie des critiques répétées au motif que les indicateurs qu’elle utilise donnent une fausse image des difficultés à surmonter. Curieusement, en effet, ils ne disent pas si l’eau à laquelle les gens ont accès est vraiment potable, ni si l’accès à cette eau est garanti à long terme.
Les esprits se sont le plus souvent focalisés sur l’accès stricto sensu, mais peut-être ont-ils négligé le suivi des OMD relatifs à l’eau et à l’assainissement dans les situations où les infrastructures existaient déjà mais se détérioraient. C’est problématique car, d’une part, cette dégradation se répercute sur la qualité de l’eau potable et, d’autre part, beaucoup de pays en développement disposent déjà d’infrastructures plus ou moins adaptées, notamment dans les grandes villes. Deux questions se posent : pourquoi la qualité de l’eau potable se détériore-t-elle et comment remédier au problème ?
Prenons l’exemple des pays de l’ex-Union soviétique. D’après le PCS, dans la région d’Europe orientale, du Caucase et d’Asie centrale (EOCAC), le pourcentage de la population qui a accès à des services de l’eau « améliorés » a augmenté depuis 1990, passant en 2008 à 93 % dans le cas de l’eau potable et à 70 % environ dans celui de l’assainissement. Le PCS en conclut que la région d’EOCAC est sur la bonne voie pour atteindre les objectifs internationaux relatifs à l’eau potable.
Toutefois, ces indicateurs brossent un tableau exagérément optimiste de la situation. Les grandes infrastructures urbaines construites sous l’ère soviétique mettent l’eau courante à la disposition d’une bonne partie de la population. Mais aujourd’hui, elles sont souvent en si mauvais état qu’elles n’assurent qu’à peu de gens un accès durable à une eau saine. En outre, les données recueillies par l’OCDE et d’autres organismes indiquent que la situation s’est sensiblement dégradée ces quinze dernières années.
Les fuites, la continuité du service et la qualité réelle de l’eau posent des problèmes. Les déperditions des réseaux de distribution sont importantes et témoignent du mauvais état des canalisations, et éventuellement de prélèvements illégaux. De même, la continuité du service est de moins en moins bien assurée. Et si les analyses pratiquées à l’entrée des réseaux ne révèlent que rarement un écart avec les normes sanitaires, l’eau est souvent contaminée sur son parcours ultérieur. Ce qui sort du robinet n’est pas toujours identique à ce qui pénètre dans le réseau.
S’il existe un décalage entre les statistiques officielles de l’ONU et d’autres données disponibles sur la région d’EOCAC et ailleurs, c’est principalement parce que les premières indiquent uniquement si les habitants ont un accès à un approvisionnement « amélioré », et non pas si l’eau distribuée est véritablement saine. Elles ne disent pas non plus si l’accès est durable. Par approvisionnement « amélioré », on entend les robinets domestiques, les bornes-fontaines, les puits protégés, etc.
La situation illustrée par les pays d’EOCAC a de graves retombées sur la santé publique. Ainsi, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que plus de 13 000 enfants de moins de 14 ans meurent chaque année dans la zone de la Commission économique pour l’Europe, essentiellement dans les pays d’EOCAC, à cause de la mauvaise qualité de l’eau. Faute de nouvelles approches plus adaptées, cette problématique a de fortes chances de se manifester dans beaucoup d’autres régions du monde.
Que pouvons-nous faire ? Pour commencer, il est de toute évidence nécessaire de concevoir rapidement des indicateurs complémentaires pour renforcer l’action publique, par exemple sur les fuites des réseaux et sur la qualité de l’eau à la sortie du robinet. Ils viendraient s’ajouter aux données officielles sur les OMD relatifs à l’accès à l’eau et à l’assainissement. Réunir ces données exigerait bien entendu des ressources financières supplémentaires, d’autant que, généralement, les pays en développement ne disposent pas de chiffres exploitables sur ces questions. Mais sans ces informations, les objectifs fixés dans le domaine de l’eau potable seront beaucoup plus difficiles à atteindre.
Du point de vue financier, il est bien plus difficile encore de trouver une solution pour empêcher la détérioration des infrastructures existantes. Dans le cas des pays d’EOCAC, entre 50 et 90 % des ressources des compagnies des eaux sont payées par les consommateurs, et le reste provient essentiellement des budgets publics. Mais ces ressources ne permettent même pas de financer la totalité des coûts d’exploitation, et encore moins les frais d’entretien et les investissements. D’autant que dans de nombreux cas, des mises de fonds importantes sont nécessaires au départ pour accroître l’efficacité de fonctionnement.
Améliorer le recouvrement des redevances contribuerait à augmenter les ressources financières disponibles. Dans les pays d’EOCAC, les recettes effectivement perçues ne représentent parfois que 30 à 40 % du total facturé. Les impayés sont donc une autre forme de déperdition à laquelle il faudrait remédier.
Parallèlement, les tarifs de l’eau appliqués aux ménages sont souvent trop bas et devront être majorés, parfois sensiblement. Heureusement, ces augmentations ne devraient que rarement remettre en cause la capacité des consommateurs à payer ce service. Dans certains cas, toutefois, notamment dans les zones où la pauvreté est très répandue, la hausse des prix devra être accompagnée d’une amélioration de la qualité des prestations pour que les ménages restent disposés à payer, mais aussi de mesures sociales visant à aider les démunis, par exemple sous forme d’allocations directes.
Toutefois, même si toutes les factures étaient payées et les prix majorés, cela ne suffirait pas encore pour éviter d’avoir à augmenter les dépenses publiques dans le secteur de l’eau. Dans certains pays, il faudrait consacrer 3 à 4 % des budgets publics au seul secteur de l’eau en zone urbaine. Compte tenu des besoins dans les autres domaines sociaux et économiques, ce sera bien souvent difficile. Dans les cas extrêmes, les dirigeants pourraient avoir à choisir entre fournir une meilleure eau à certains ou une eau médiocre à tous.
En Géorgie, ancienne république soviétique où 50 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et 17 % dans l’extrême pauvreté, les OMD relatifs à l’eau ne pourraient être atteints qu’à la condition d’élaguer les infrastructures urbaines existantes. Cela signifie que certains habitants pourraient avoir accès à une eau plus saine à la fontaine publique plutôt qu’à leur robinet.
Sauf dans quelques pays très pauvres, ce sont les sources de financement nationales qui prédomineront. L’aide publique au développement pour les pays d’EOCAC est actuellement de 100 millions de dollars US par an. Même si elle augmentait sensiblement, elle ne représenterait toujours qu’une petite partie des 8 milliards nécessaires au financement global de l’exploitation, de l’entretien et des investissements. D’un autre côté, il faut veiller à ne pas surcharger les sources nationales de financement, comme cela est arrivé dans les nouveaux pays membres de l’Union européenne. En général, les opérateurs privés sont disposés à s’impliquer dans le secteur de l’eau et de l’assainissement en apportant leur savoir-faire, dans le cadre de régies intéressées ou en gérance, mais ils sont réticents à assumer les investissements nécessaires.
Pourtant, les financements externes, mêmes faibles, peuvent favoriser des réformes du financement ou de la gestion dans le secteur de l’eau et renforcer les capacités et l’application des règles et bonnes pratiques internationales. Les structures internationales, par exemple le Groupe d’étude du Programme d’action environnemental créé en 1993 pour les pays d’EOCAC par les ministres de l’Environnement d’un groupe de l’ONU, la Commission économique pour l’Europe, peuvent aussi accroître leurs efforts. L’action entreprise dans ce cadre, et soutenue par l’OCDE, comprend le développement d’outils et d’approches pratiques pour soutenir les réformes juridiques et institutionnelles, ainsi qu’une assistance pour améliorer la situation financière du secteur de l’eau.
Avec l’appui des acteurs impliqués et le bon angle d’attaque, il y a beaucoup à faire pour atteindre l’objectif de développement qui compte vraiment – celui d’une qualité et d’une distribution durable d’une eau saine.

samedi 2 mai 2009

La crise de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (MENA) sont universellement reconnus comme la région la plus sèche et la plus pauvre en eau dans le monde, et cette situation affecte de plus en plus le développement économique et social de la plupart des pays de la région. Avec 5 % de la population mondiale, MENA dispose de moins de 1 % des ressources d’eau douce du monde. Malgré ces caractéristiques, de nombreux pays continuent à utiliser des quantités considérables de ces rares ressources en soutenant des institutions publiques d'irrigation et d’adduction d’eau inefficaces.
Au niveau mondial, la quantité moyenne d’eau disponible est proche de 7 000 m3/personne/an, contre 1 200 m3 environ/personne/an pour la région. La région a la plus grande variabilité de précipitations au monde. En outre, alors que la population devrait passer de quelque 300 millions d’habitants aujourd’hui à 500 millions environ en 2025, les quantités disponibles par habitant devraient diminuer de moitié à l’horizon 2050. 
La provenance de l’eau varie d’un pays à l’autre. Certains pays, tels que l’Égypte et l’Irak comptent pour l’essentiel sur les eaux de surface issues des grands fleuves internationaux qui les traversent. D’autres, comme le Yémen, Djibouti et les États arabes du Conseil de coopération du Golf dépendent presque exclusivement des nappes souterraines et de la dessalinisation, tandis que d’autres encore utilisent à la fois l’eau de surface et l’eau souterraine. La plupart des pays mobilisent presque toutes les eaux de surface disponibles et une grande partie des principaux cours d’eau n’atteignent pas l’océan.
La région MENA est aussi particulièrement exposée aux effets du changement climatique du fait de ses disponibilités très faibles en eau et de ses niveaux de précipitations extrêmement variables, de sa forte dépendance à l’égard de l’agriculture, secteur sensible aux évolutions du climat, ainsi qu’à cause des fortes concentrations de population et d’activité économique dans des zones urbaines côtières soumises aux inondations. Les simulations du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prédisent un accroissement de la variabilité des températures et des ressources en eau dans plusieurs pays de la région. Les eaux de précipitation enregistreront des diminutions allant jusqu’à 30 % d’ici à 2050. Ceci aura une incidence sur la production agricole et augmentera la forte dépendance de la région vis-à-vis des importations de produits alimentaires. Les modèles climatiques prévoient également une augmentation du niveau de la mer de plus de 0,5 mètre d’ici à la fin du siècle, exposant ainsi les zones côtières de basse altitude en Tunisie, aux Émirats Arabes Unis (EAU) et en Égypte à des risques particuliers.
Au cours des dernières décennies, les pays de la région ont réagi à la pénurie d’eau principalement en investissant considérablement dans les infrastructures. La couverture des réseaux d’alimentation en eau a augmenté de façon remarquable. Plus des trois quarts de la population des pays emprunteurs de la région MENA ont maintenant accès à de l’eau salubre et à des systèmes d’assainissement améliorés, bien que ces services soient souvent intermittents. De nombreux pays ont effectué des investissements majeurs dans les infrastructures de stockage de l’eau et ont beaucoup investi pour étendre leurs réseaux d’irrigation. En outre, la région occupe un poste avancé dans le monde pour l’application de technologies non traditionnelles telles que la dessalinisation et la réutilisation des eaux usées. Toutefois, ces investissements n’ont pas toujours été accompagnés par les réformes nécessaires sur les plans institutionnel et de l’action gouvernementale et ne génèrent pas souvent de rendements économiques optimums. Les politiques autres que celles relatives à l’eau créent des incitations pour une utilisation non efficiente de l’eau pour la production agricole, secteur qui utilise 85 % de l’eau de la région.
De nombreux problèmes structurels pénalisent la gestion des resources de la region. En premier lieu, l’utilisation excessive et inefficiente de l’eau : sept pays de la région utilisent plus d’eau que ne permettent leurs réserves renouvelables, et nombre d’entre eux gaspillent l’eau dont ils disposent. Les pays du Golf, par exemple, ont la consommation d’eau domestique par habitant la plus élevée au monde – atteignant plus de 600 litres par personne par jour, soit plus de deux fois la consommation moyenne aux Etats-Unis. Les fuites dans les réseaux urbains représentent souvent une perte de ressources de 40 à 50 %, et plus de la moitié des quantités d’eau prélevées pour l’agriculture n’atteignent pas les cultures qu’elles devraient irriguer.
Par ailleurs, les politiques mises en oeuvre jusqu’à present se sont révélées inefficaces : les politiques axées sur la sécurité alimentaire et le maintien de l’emploi dans les régions rurales ont conduit à la mise en place de mécanismes tarifaires et non tarifaires pour protéger l’agriculture. De ce fait, l’agriculture absorbe quelque 85 % de l’eau pour cultiver des produits agricoles que les pays auraient intérêt à importer parfois. L’eau détournée pour les besoins agricoles nécessite souvent des investissements coûteux pour pourvoir aux besoins de la consommation domestique et commerciale. Les politiques à caractère social sur le prix de l’eau compromettent le recouvrement des coûts, réduisent l’entretien, aggravent la qualité des services et constituent une menace pour la viabilité financière des services d’utilité publique dans de nombreux pays de la région.
Dans ce contexte, le recours excessif aux financements publics a sa part de responsabilité : les dépenses publiques consacrées à l’eau comptent pour 1 à 5 % du PIB dans la région et un quart des dépenses publiques d’investissement. Cependant, une grande partie des dépenses publiques ne génèrent pas toujours les bénéfices attendus. Les investissements sont parfois mal programmés (par exemple, des barrages peuvent se retrouver sans infrastructures d’irrigation pour exploiter l’eau emmagasinée) et le recouvrement insuffisant des coûts diffère les travaux d’entretien et de réhabilitation des installations. Seuls deux pays de la région disposent de services d’utilité publique qui couvrent leurs coûts opérationnels et de gestion (O&G) et la participation du secteur privé aux services d’approvisionnement en eau, d’assainissement et d’irrigation reste encore modeste, sauf dans un nombre limité de cas, comme au Maroc, en Iran et aux EAU.

On observe parallèlement avec inquiétude la dégradation de la qualité de l’eau : l’insuffisance des équipements d’assainissement a contaminé les eaux de surface et les eaux souterraines, entraînant des conséquences préjudiciables sur l’environnement et la santé publique. En Iran, par exemple, les maladies et les décès imputables aux déficiences de la collecte et du traitement des eaux usées ont coûté à peu près 2,2 % du produit intérieur brut (PIB) en 2002 !


Il semble donc indispensable d’élaborer des plans pour la transformation des modes d’utilisation de l’eau pour l’agriculture. La population croissante et les changements climatiques réduiront inévitablement le volume d’eau douce disponible pour l’agriculture. Les paysans devront ainsi s’adapter lorsque les aquifères seront épuisées et que les eaux de surface deviendront trop aléatoires et/ou seront polluées, ou la transition pourra être atténuée et mise à profit dans une certaine mesure en mettant en œuvre des réformes des dispositifs juridique, financier et institutionnel propres à accroître la productivité de l’eau. Les pays auront peut-être besoin d’envisager des mécanismes de protection sociale notamment pour les ménages pauvres des zones rurales.
Par ailleurs, il est urgent d’améliorer les services de distribution d’eau et d’assainissement en milieu urbain. Les populations urbaines plus importantes exerceront une pression croissante sur les opérateurs pour qu’ils développent les services de distribution d’eau potable et d’assainissement domestique. L’amélioration des résultats dans le secteur de l’eau et l’assainissement est essentiellement un problème institutionnel. Les pays devront ainsi revoir les politiques tarifaires en vigueur, les réglementations, la coordination inter-sectorielle, ainsi que la gouvernance en ouvrant le secteur à la société civile.

vendredi 1 mai 2009

Le prix de la gestion de l’eau

En pleine crise financière, les investisseurs cherchent d'abord à se maintenir à flot. Ils fuient un secteur qui nécessite d'importantes mises de fonds initiales, de longs délais de retour sur investissement, et qui est peu rentable. Si l'on ajoute à cela l'utilisation peu efficiente des ressources, une réglementation insuffisante et un manque d'informations récentes, le secteur de l'eau pourrait bientôt être mis au régime sec.
Les États-Unis et la Chine ont intégré la gestion de l'eau dans leurs plans de relance. Aux États-Unis, l'association Alliance for Water Efficiency estime que chaque million de dollars investi dans ce domaine entraîne la création de 15 à 22 emplois, un gain de production de 2,5 à 2,8 millions de dollars et un gain de PIB de 1,3 à 1,5 million de dollars. Pour redorer leur blason, les investisseurs peuvent difficilement rêver mieux. Mais ils hésitent, car les risques demeurent importants, et les pouvoirs publics auront fort à faire pour les rassurer.
Ces hésitations sont compréhensibles. Pour l'eau et l'assainissement, les recettes proviennent essentiellement des redevances des usagers et des subventions publiques. Ces recettes sont libellées dans la monnaie du pays, ce qui crée un important risque de change si l'investissement est réalisé en monnaie étrangère. De même, la distribution d'eau et l'assainissement sont gérés localement. La faible coordination et la volonté des élus locaux de satisfaire leurs administrés peuvent nuire aux projets de faire passer les tarifs artificiellement bas à des niveaux viables. Cela dit, les pouvoirs publics devraient mieux faire passer ce message : en dépit des risques financiers et malgré une rentabilité potentiellement faible, l'investissement dans l'eau et l'assainissement procure d'importants avantages économiques et sociaux. Une bonne affaire à long terme, donc. Selon l'OMS, chaque dollar investi dans l'approvisionnement en eau et l'assainissement rapporte entre 4 et 12 dollars sur le seul plan sanitaire. Et le rendement est sans doute supérieur sur d'autres plans, comme la scolarisation d'enfants n'ayant plus à aller au puits (surtout les filles), ou la productivité accrue dans l'industrie et dans d'autres secteurs tributaires de l'eau.
Cependant, la crise a remis sur la table les débats philosophiques et pratiques sur les investisseurs privés dans le secteur de l'eau. Ont-ils les moyens nécessaires à long terme et peuvent-ils œuvrer sans faillir pour l'intérêt général ? Des questions qui reflètent certaines réputations ternies dans le secteur financier, et des déceptions causées par plusieurs désengagements, ou un simple désintérêt pour le secteur de l'eau.
Et le retour sur investissement n'était pas le problème principal. Les difficultés rencontrées dans le passé par le secteur privé étaient généralement liées non aux projets eux-mêmes, mais à une mauvaise gestion des risques, à un manque de capacités des pays hôtes et à un climat peu propice aux investissements en général. Les gouvernements devraient agir sur ces facteurs. Que les investissements soient publics ou privés, c'est aux pouvoirs publics de mettre en place les cadres institutionnels, répartir les rôles, responsabiliser les fournisseurs et garantir la production d'un bien public.
Les enjeux dans le secteur de l'eau sont désormais tels que le débat doit dépasser l'opposition public-privé pour aborder les conditions permettant des services de l'eau sûrs, efficients, abordables et durables. Ce qui compte, c'est que cela fonctionne. La majorité des fournisseurs de services de l'eau sont publics, mais il existe bon nombre de fournisseurs privés, dont l'expérience peut s'avérer précieuse pour toutes sortes de situations locales. Par ailleurs, si jadis les grandes entreprises internationales menaient le jeu, une « nouvelle génération » de fournisseurs privés est apparue, dont un nombre croissant d'acteurs locaux et régionaux et de structures « hybrides ». Ces dernières peuvent être des joint ventures, voire des entreprises publiques ayant statut d'entreprises privées à l'étranger.
Le choix de l'opérateur - public ou privé - devrait donc être fait localement, mais de quelle manière ? L'OCDE a élaboré un guide pour aider les gouvernements, en particulier des pays en développement, à répondre à cette question. Si l'option privée est envisagée, ce guide peut aider les décideurs à s'assurer que les relations mises en place répondent à la fois aux objectifs d'investissement à long terme et à l'intérêt général.
Au-delà des principes énoncés dans le guide, un constat s'impose : l'eau attirerait plus d'investisseurs si son prix était juste. Pour de nombreux usagers, payer l'eau est inconcevable. Au Mexique, une loi va jusqu'à exonérer de larges pans du secteur public de tout paiement pour l'eau. Dans beaucoup de pays, on estime que l'eau doit être gratuite car elle constitue un bien essentiel et un droit. Malheureusement, l'assainissement et la distribution de l'eau ont un coût. Persuader les usagers que ces services seraient améliorés si l'on parvenait à mobiliser des investissements privés reste difficile, surtout en pleine débâcle financière. Les prix bas créent une illusion réconfortante, mais à moins d'être accompagnés d'importants investissements publics, ils peuvent être synonymes de service médiocre, de risques sanitaires accrus, et de recours massif à l'eau en bouteille. L'argument n'est pas toujours admis par les fournisseurs, alors même qu'une tarification adéquate améliorerait leur solvabilité. En Amérique latine, par exemple, les banques n'acceptent pas les recettes des opérateurs de l'eau comme garantie de prêt, exigeant souvent des garanties de l'État.
Pour être accepté, le montant des tarifs doit être adapté, et réparti équitablement entre riches et pauvres. Les citoyens doutent de la capacité des gouvernements de redresser une économie à la dérive, craignant de devoir au bout du compte payer la note. Certains évoquent l'impossibilité de faire accepter toute hausse aux ménages les plus pauvres, parfois bénéficiaires de tarifs artificiellement bas. Mais il n'est pas rare que les plus démunis paient beaucoup plus que les classes moyennes, tout simplement parce qu'ils ne sont pas raccordés au réseau de distribution, et doivent s'approvisionner auprès de marchands qui leur vendent une eau souvent de moins bonne qualité. Néanmoins, toute augmentation sera politiquement délicate si elle ne s'accompagne pas d'une amélioration rapide des services. Bien souvent, la classe moyenne profite du maintien de tarifs artificiellement bas, alors que la couverture des services stagne. Faire payer l'eau est juste, car cela peut permettre aux fournisseurs d'élargir leur couverture et l'accès des populations démunies. En résumé, les fournisseurs doivent trouver le bon équilibre entre le niveau des prix et la répartition des coûts entre différents consommateurs.
Certains exemples sont encourageants. Au Portugal, une réforme tarifaire menaçait d'élever la facture des ménages à 10,5 % au-delà du seuil national d'accessibilité financière, suscitant l'inquiétude des ménages. La plupart des ménages concernés étaient concentrés dans seulement 60 des 309 communes. On a donc cherché des solutions adaptées à chacune d'elle, en tenant compte des problématiques locales, et notamment en aidant les fournisseurs locaux. Cette flexibilité a apaisé les craintes des clients et des autorités régionales, les mieux placées pour identifier les besoins et les capacités des populations locales. Une expérience édifiante, y compris pour des pays plus pauvres.
Malheureusement, certains paient beaucoup plus que ce qui est considéré comme « abordable » aux niveaux national et international (en règle générale, entre 3 % et 5 % du revenu des ménages), comme ceux qui, faute de raccordement au réseau, achètent leur eau à des prix parfois exorbitants. Par ailleurs, les critères internationaux ne tiennent pas compte de la volonté et de la capacité des populations locales de s'offrir des services améliorés. Beaucoup de collectivités des pays en développement sont prêtes à payer pour obtenir un meilleur assainissement. Ainsi à Mumbai, l'une des villes indiennes les plus riches, une personne sur vingt fait ses besoins dans la rue, faute de toilettes. Avec le Projet d'assainissement du bidonville de Mumbai, les usagers ont accepté de participer aux coûts de construction de 330 blocs sanitaires publics et de financer leur entretien par des abonnements et des redevances. Quelque 400 000 personnes ont bénéficié de ce projet, qui a servi de modèle à d'autres initiatives dans le cadre de la politique nationale d'assainissement urbain en Inde. Lorsque les plus démunis ne peuvent pas payer, maintenir des prix bas pour tous n'est pas la meilleure solution. On peut instituer une péréquation tarifaire entre consommateurs aisés et pauvres. On peut aussi aider financièrement les seconds à régler leur facture d'eau. Au Chili, les ménages pauvres peuvent bénéficier de coupons qui permettent d'alléger la facture. Dans beaucoup de pays en développement, il est préférable de subventionner l'accès plutôt que la consommation. Cette approche s'est révélée efficace dans les pays où le réseau de canalisations est peu développé et les points d'eau éloignés des habitations. Le raccordement au réseau est gratuit ou peu cher, et les consommateurs paient uniquement l'eau qu'ils consomment.
Mais les ajustements tarifaires ne suffisent pas forcément à rassurer les investisseurs, ce qui se comprend puisqu'une très grande partie de leurs fonds va se retrouver dans un trou noir.
L'essentiel des réseaux de distribution et d'assainissement est souterrain. La détérioration de ces infrastructures et les fuites coûtent cher. Même dans les réseaux bien gérés des pays de l'OCDE, les fuites représentent 10 % à 30 % des pertes d'eau ; dans les pays en développement, cette part est souvent supérieure à 40 % et peut atteindre parfois 70 %.
Dans la zone OCDE, où la plupart des gens ont accès aux infrastructures de distribution d'eau et d'assainissement, celles-ci n'en doivent pas moins être entretenues et respecter les normes sanitaires. Ainsi, le Royaume-Uni et la France devront accroître d'environ 20 % leurs dépenses consacrées à l'eau en proportion du PIB, seulement pour maintenir le niveau actuel des services, tandis que la Corée et le Japon devront augmenter les leurs de 40 %. Dans les pays en développement, si la situation n'est pas forcément effroyable, on est très loin des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a récemment annoncé que l'extension à venir des infrastructures existantes nécessitera 18 milliards de dollars par an, soit environ le double des dépenses actuelles, sans compter les coûts d'entretien, de rénovation et de modernisation.
L'insuffisance des infrastructures ne nuit pas seulement aux ménages, mais aussi aux entreprises. Les enquêtes auprès des entreprises de la Banque mondiale montrent qu'elles n'avaient pas suffisamment d'eau pour assurer leur production une demi-journée par an en moyenne dans les pays de l'OCDE, mais entre 85 et 105 jours par an, soit environ trois mois ou plus, au Kenya, en Tanzanie et en Mauritanie.
Assurer à chacun l'accès à des services d'eau et d'assainissement sûrs et abordables sera difficile, notamment dans les pays en développement. Pour encourager l'investissement, il est indispensable que les gouvernements mettent en place des cadres réglementaires sains, avec des dispositions assurant un recouvrement durable des coûts. Les investisseurs peuvent être rassurés au moins sur un point : s'il n'égalera jamais certains secteurs ultra-rentables qui ont fait florès jusqu'à la crise, le secteur de l'eau offre l'avantage de la stabilité, ainsi que l'assurance d'œuvrer dans l'intérêt général.


Références
OCDE (2009), De l'eau pour tous : Perspectives de l'OCDE sur la tarification et le financement, et De l'eau pour tous : Messages clés pour les décideurs, disponibles sur www.oecd.org/eau
OCDE (2009), Infrastructures en eau et secteur privé: Guide de l'OCDE pour l'action publique, OCDE, Paris, www.oecd.org/daf/investment/water
OCDE (2009), Strategic Financial Planning for Water Supply and Sanitation, document interne, www.oecd.org/eau.
OCDE (2009), Pricing Water Resources and Water and Sanitation Services, document interne, www.oecd.org/eau.
OCDE (2009), Alternative Ways of Providing Water and Sanitation: Emerging Options and their Policy Implications, document interne, www.oecd.org/eau.
OCDE/WWC (2008), Systme de notification des pays créanciers sur les activités d'aide 2008 : Activités d'aide dans le secteur de l'approvisionnement en eau et de l'assainissement, 2001-2006, OCDE, Paris.

jeudi 30 avril 2009

Le barrage Nam Theun 2 relance l’économie du Laos


Un ingénieur français en rêvait déjà en 1927 ! Dans L'Eveil économique de l'Indochine, on s'enthousiasmait pour le potentiel hydroélectrique du plateau du Nakaï, au Laos, et de la rivière Nam Theun qui serpente entre le Mékong et la chaîne Annamitique. Quatre-vingt-deux ans ont passé et le rêve se réalise. Au profit d'EDF, constructeur de Nam Theun 2 (NT2), mais aussi du pays : exemple de ce que des investissements dans les infrastructures hydroliques parviennent à initier un cercle vertueux en matière économique.

Le barrage (1 070 mégawatts), bâti avec le soutien de la Banque mondiale, commencera à produire ses premiers kilowattheures fin 2009. L'Etat laotien touchera alors les premiers dividendes d'un projet qui doit lui rapporter 2 milliards de dollars (1,5 milliard d'euros) jusqu'en 2035, quand la Nam Theun Power Company (NTPC) lui cédera l'ouvrage. "La première fois que je suis venu sur le site, c'était en 1984. Pour moi, c'est l'aboutissement de vingt-cinq ans de travail", a raconté au Monde Soulivong Daravong, ministre de l'énergie et des mines, en contemplant le toit en forme de pagode de la centrale électrique.
Il n'y avait pas encore de route d'accès au Mékong et les habitants vivaient une partie de l'année de cueillette et de chasse, une fois épuisée la récolte du riz cultivé sur brûlis après une désastreuse déforestation. "NT2, souligne-t-il, est important pour l'éradication de la pauvreté." Le Laos, qui figure parmi les 42 pays les moins avancés (PMA) recensés par les Nations unies, a peu de ressources : des bois précieux, de l'or, du cuivre... Et une hydrographie qui a réveillé, à Vientiane - la capitale -, le rêve de faire de cette petite nation "la pile électrique" du Sud-Est asiatique.
NT2 est le plus gros investissement étranger jamais réalisé dans le pays. "C'est un projet de 1,5 milliard de dollars, un chantier qui a nécessité 70 millions d'heures de travail et employé 9 000 personnes au plus fort des travaux, dont 80 % de Laotiens", résume Jean-Christophe Philbe, patron d'EDF pour l'Asie du Sud-Est. Il a mobilisé plus de 100 millions de dollars pour prévenir les conséquences humaines et écologiques, qui ont souvent été le prix payé par les populations pour ces grands ouvrages. La Banque mondiale y avait renoncé dans les années 1990 sous la pression des organisations non gouvernementales (ONG) : les gains économiques ne compensaient pas les dégâts sociaux. En 2005, elle a donné son blanc-seing à NT2. A condition que ses promoteurs s'engagent à ce que les populations en sortent gagnantes.
Le barrage devra d'abord bénéficier aux 6 200 habitants du plateau et aux 80 000 personnes affectées pas le rejet des eaux en aval. NTPC veut doubler le revenu annuel par famille d'ici à 2013 pour qu'il atteigne 800 dollars et rejoigne le niveau de vie moyen du paysan lao. "Nous n'avons pas voulu indemniser les 6 200 personnes déplacées, mais leur donner les moyens de développer de nouvelles activités", explique M. Philbe : un bateau de pêche pour deux familles, une scierie pour exploiter la forêt communautaire donnée en concession, un lopin de terre de 0,66 hectare par foyer, un système de microcrédit pour soutenir le commerce...
A Sop On, un des quinze villages reconstruits au bord du réservoir, les maisons sur pilotis dotées de l'électricité, alignées le long des rues poussiéreuses, ont remplacé des masures de bambou tressé. Au milieu des cours trône souvent une grande antenne parabolique. Khamsi, responsable de l'association des femmes lao, a fait ses comptes : "J'ai augmenté mes revenus, ma vie s'est améliorée, c'est sûr ! Pour rien au monde je ne reviendrais à ma vie d'avant." Seules une soixantaine de familles n'ont pas pu s'adapter.
NT2 doit aussi être un levier de développement pour l'ensemble du pays - sous le contrôle de la Banque mondiale. Cette dernière a exigé que les 80 millions de dollars que l'Etat tirera chaque année de la vente de l'électricité (95 % à la Thaïlande) soient consacrés à des activités économiques et des projets sociaux (santé, éducation...). Ces rentrées représentent une hausse de 6 % de la richesse nationale. Et davantage quand l'Etat, devenu propriétaire de l'ouvrage, engrangera 250 millions de dollars.
Que restera-t-il alors d'un projet dont EDF veut faire sa "carte de visite" et la Banque mondiale "une référence" ? "En aidant à son retour, nous avons fait pour le développement de l'hydraulique dans le monde", se félicite Jean-François Astolfi, directeur de cette division chez EDF. "Ici, la politique de la Banque mondiale rejoint celle du Laos", renchérit le ministre de l'énergie. Pourtant associées au déroulement du projet à travers forums et visites, les ONG restent hostiles. Elles s'inquiètent de la dégradation de la qualité de l'eau du réservoir, de la faculté d'adaptation des populations et de la capacité du gouvernement à bien gérer l'ouvrage après le départ des concessionnaires.

mercredi 29 avril 2009

L’Atlas mondial de l’eau : un ouvrage synthétique et pratique


Pour tous ceux que l’eau intéresse ou passionne, le géographe David Blanchon, professeur à Paris X- Nanterre, et la cartographe Aurélie Boissière viennent de publier l’Atlas mondial de l’eau aux Editions Autrement. 
David Blanchon a par ailleurs participé à la rédaction de l’Atlas des développements durables paru également aux éditions Autrement. L’eau n’est pas un sujet nouveau pour ce géographe puisque la thèse qu’il a soutenu en 2004 (avec Jean-Paul Bravard et Alain Dubresson), portait sur Le Partage des eaux. Une étude de l’espace hydraulique sud-africain. Notons qu’il a d’ailleurs obtenu le prix de la thèse de géographie décerné par le Comité national français de géographie. La société d’édition Karthala devrait publier cette thèse cette anné. 
On connait les atlas de cette collection, richement illustrés et dotés de textes précis. Celui-ci ne fait pas exception…
Tous les thèmes essentiels à une bonne connaissance et compréhension des enjeux de l’eau y sont abordés : présentation de la ressource, de la façon dont l’homme l’utilise, des risques qui la menace, des enjeux sociaux qu’elle pose et des défis que représente sa gestion pour l’avenir…
On trouvera un bon résumé de l’ouvrage sur Clionaute, mais voici quelques éléments glanés de ci de là dans son ouvrage, qu’il nous semble important de souligner, avant de courir acheter le livre :
• Cette citation de Nelson Mandela, dans l’introduction : « Parmi tout ce que j’ai appris en tant que dirigeant politique, il y a le rôle central de l’eau dans les domaines sociaux, politiques et économiques de notre pays, de ce continent et du monde » (Ouverture du Sommet mondial pour le développement durable de Johannesburg, le 28 août 2002).
• Le rappel que « le problème de l’eau sur notre planète n’est pas tant celui de la quantité globale disponible que son inégale répartition géographique et sociale ». Mais « la richesse en eau ne fait pas la richesse des nations : certains Etats qui sont parmi les mieux dotés naturellement figurent parmi les plus pauvres. D’autres régions, pourtant peu dotées, sont au contraire des économies florissantes. »
• Le fait que les prélèvements et la consommation d’eau ont été multipliés par cinq au XXe siècle.
• La crise de l’eau ou la dégradation de sa qualité ne sont pas inéluctables. La gestion de la ressource est la principale responsable, comme le montrent les exemples de la mer d’Aral ou du Colorado. La salinité, excessive, des eaux destinées au Mexique aurait sans doute été à l’origine d’atteintes environnementales similaires à celles qu’a connues la mer d’Aral. L’aménagement d’une usine de désalinisation à la frontière américano-mexicaine a permis d’éviter un tel scénario.
• En ce qui concerne les guerres de l’eau, en réalité l’eau est plutôt un révélateur qu’une cause des guerres. Elle est essentiellement instrumentalisée dans les négociations internationales.
• « La transposition de principes généraux en actions politiques est menée par des organismes internationaux traitant des diverses facettes des politiques de l’eau. Certains sont des institutions internationales, comme la Banque mondiale, active dans l’évaluation économique et le financement des projets hydrauliques, ou lr Programme hydrologique international de l’UNESCO, qui organise des conférences traditionnellement centrées sur l’hydraulique, mais aussi actuellement sur la gestion de l’eau. »
• Dans les pays en développement, la difficulté est de concilier l’investissement dans les services d’eau et l’accès aux plus pauvres : le principe de « l’eau paye l’eau » est du coup difficilement réalisable. L’auteur présente une solution, celle de Johannesburg, ou a été mise en place une « gestion sociale de l’eau ». L’eau est gratuite jusqu’à 6 litres par personne et par jour, et son prix augmente ensuite avec la quantité utilisée.
• Il faut s’attendre dans le futur à une « révolution bleue » grâce aux progrès de l’agriculture. Mais il faudra investir, promouvoir de nouvelles cultures et changer les méthodes agricoles ainsi que l’Inde semble t-il a su le faire
• « La consommation d’eau dans les villes européennes devrait continuer à baisser pour atteindre environ 60 m3 par habitant et par an. Dans le même temps, celle de grandes villes africaines comme Nairobi, partant certes d’un niveau très bas, pourrait doubler ». Parmi les solutions innovantes pour réduire « l’empreinte hydrologique » des grandes villes, l’auteur cite les solutions d’avenir, comme la réutilisation des eaux usées.

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